Introduction-L’économie est une science de l’interdépendance généralisée ce qui la rend complexe et peu précise. Mais ce n’est pas là, selon nous, le critère principal qui, avec les autres sciences sociales, l’éloigne des sciences de la nature. La météorologie, comme nombre d’autres sciences de l’écosystème, est, elle aussi, une science de l’interdépendance généralisée et reste peu précise, elle n’en demeure pas moins une science de la nature et ses « prévisions » sont perfectibles avec l’accroissement des données et la complexification des modèles. L’économie est par contre une science de l’interaction généralisée. À ce titre tout modèle économique prétendument « scientifique » véhicule de l’information qui inter-agit sur le comportement des acteurs observés eux-mêmes, de sorte que la prévision du modèle peut être soit auto-réalisatrice soit auto-réfutante. Dans cette configuration le critère scientifique de la « prévision réalisée » ne peut être d’un quelconque secours pour tester la scientificité du modèle.
### Introduction
économie est une science de l'interdépendance généralisée ce qui la rend complexe et peu précise. Mais ce n'est pas là, selon nous, le critère principal qui, avec les autres sciences sociales, l'éloigne des sciences de la nature. La météorologie, comme nombre d'autres sciences de l'écosystème, est, elle aussi, une science de l'interdépendance généralisée et reste peu précise, elle n'en demeure pas moins une science de la nature et ses « prévisions » sont perfectibles avec l'accroissement des données et la complexification des modèles. L'économie est par contre une science de l'interaction généralisée. À ce titre tout modèle économique prétendument « scientifique » véhicule de l'information qui inter-agit sur le comportement des acteurs observés eux-mêmes, de sorte que la prévision du modèle peut être soit autoréalisatrice soit auto-réfutante. Dans cette configuration le critère scientifique de la « prévision réalisée » ne peut être d'un quelconque secours pour tester la scientificité du modèle. 1
Ce sujet n'a cessé de nous préoccuper. Il s'est imposé à nous, lors du débat lancé par les étudiants de l'école normale supérieur en $2000 ^ { 2 }$ Les étudiants mettant en cause un enseignement des sciences économiques qui se résumait à l'alignement d'une série d'équations de modèles mathématiques et qui restait complètement « autiste $\gg ^ { 3 }$ par rapport à l'environnement institutionnel de l''économie réelle. La question sousjacente au débat porte sur le statut scientifique des sciences économiques et plus généralement de ce qu'il est convenu d'appeler sciences sociales. Nous commençons, de façon un peu anecdotique, par évoquer le paradoxe d'Allais car il est de fait à l'origine de l'économie expérimentale dont l''ambition est précisément d'asseoir l'économie sur une véritable méthode scientifique. Nous en montrerons le caractère illusoire. Plus fondamentalement notre propos sera de montrer que toutes les sciences dont l'objet est l'étude des hommes en interaction posent un problème spécifique au déterminisme scientifique. En effet comment un modèle, censé rendre compte du comportement des acteurs observés, peut-il être scientifique alors qu'il véhicule de l'information qui interagit sur le comportement des acteurs eux-mêmes, de sorte que la prévision du modèle peut être soit autoréfutante soit auto-réalisatrice. Dans cette configuration le critère de la prévision réalisée peut-il être d'un quelconque secours pour tester la scientificité d'un modèle?
## I. Notes À Propos de Quelques
### « Lois » Economiques
Y a-t-il des lois en économie? Il semble qu'elles n'aient de loi que le nom (loi de l'offre et la demande, de Gresham, de Say, d'Engel, de l'unicité des prix etc..). Elles n'ont en tous cas rien de commun avec le déterminisme des lois de la physique ou plus généralement des sciences de la nature. Tout au plus peut-on dégager des tendances.
On peut reprendre une à une les « lois économiques » et se livrer à ce « jeu de massacre », tout au moins pour les quelques lois qui peuvent faire l'objet d'une vérification expérimentale, ce qui n'en constitue qu'une infime partie. Pour les autres, elles ne peuvent être infirmées ou confirmées, car elles sont prises dans un système d'interdépendance générale qui ne permet pas d'en isoler les effets. Or c'est malheureusement le cas de pratiquement toute les « lois » économiques.
Dans les situations d'interdépendance généralisées, le seul critère opératoire resterait celui de la prévision réalisée. Or il est facile de mettre les promoteurs d'un modèle « scientifique » au pied du mur en les sommant de réaliser une prévision à partir de leur modèle. Bien peu d'économistes sont assez téméraires pour relever le défi de la prévision réalisée. Leurs certitudes s'évanouissent brusquement, et, s'ils acceptent tout de même de relever le défi, ce sera en général avec mille précautions.
Or que sont ces précautions? C'est en général l'aveu de la nécessité de tenir compte de l'influence des variables mises « hors-jeu » par le modèle (variables institutionnels, politiques, historiques etc.). Le paradoxe c'est que ces variables semblent avoir une importance déterminante dans les explications que les économistes confus donneront après coup, pour indiquer pourquoi leurs prévisions ne se sont pas réalisées. Or, de deux choses l'une, soit ces variables sont déterminantes, et l'on ne peut les laisser « hors-jeu », soit elles ne le sont pas et il faut alors reconnaître que le modèle ne satisfait pas au critère scientifique de la prévision réalisée. Il y a bien sûr de multiples raisons pour lesquelles ces variables sont mises hors-jeu. On peut en retenir deux principales:
- 1/ Ces variables relèvent d'autres disciplines que l'économie, conçue ici comme discipline autonome.
- 2/Elles sont difficilement « formalisables ».
Ce n'est donc pas le degré de pertinence de la variable qui est retenu, mais sa capacité à pouvoir faire l'objet d'une formalisation. Les variables sont donc choisies pour être ad hoc au modèle. Ce qui constitue une des limites des modèles en économie c'est leurs difficultés à prendre en compte des variables déterminantes mais qui, soit ne relèvent pas du champ de l'économiste (il faudrait donc que l'économiste s'ouvre aux autres disciplines), soit qui, pour l'instant, ne sont pas formalisables. C'est là au moins deux raisons pour lesquelles une place importante doit être laissée à l'économie non formalisée et à nombre de disciplines voisines. L'économie non formalisée (plus riche mais souvent moins rigoureuse), comme les disciplines voisines (histoire, sociologie, psychologie etc.) peuvent apporter une série de variables laissées « hors-jeu » par les modèles et constituer ainsi le vivier des modèles futurs. Sans être spécialement darwinien, il faut reconnaître que la diversité est un gage de l'évolution future de la discipline. L'exercice de la formalisation pour la formalisation, s'il devient l'unique préoccupation de l'économiste, peut s'avérer en effet stérile et faire craindre l'ossification d'une discipline devenue de plus en plus pauvre.
Le public se souviendra longtemps que l'immense majorité des économistes, sans doute aveuglé par les théories de l'efficience des marchés, n'ont pas vu venir la crise de 2008. Mais l'histoire bégaie, ils n'avaient pas prévu le crash boursier de 1987 et leurs prévisions à la suite du crash -chute de la consommation, ralentissement de l'activité économique du fait d'une «loi économique » partiellement vérifiée aux USA à savoir l'« effet de richesse »- ne se sont pas réalisées; les années 1988, 1989 et début 1990 furent les meilleures qu'ait connues la France des années 80 en terme de croissance du PIB4. Cela a-t-il suffit à enterrer «l'effet de richesse »? Pas du tout, mais pour expliquer après coup la croissance qui a suivi le crash boursier, les mêmes économistes ont mis en avant l'influence déterminante d'une série d'autres variables qui n'avaient pas été prises en compte dans le modèle. Même chose en 2008 où les modèles n'avaient pris en compte l'extrême financiarisation du système bancaire américain. La propension qu'ont les économistes de tout expliquer après coup est, à juste titre, éminemment suspecte aux yeux du public. Elle ne fait le plus souvent que trahir le trop plein de modèles, et, corrélativement, le manque d'unité de la discipline. Il ne faudrait pas conclure en effet que l'infime minorité des économistes5 qui, en octobre 1987, avait prévu une poursuite de la croissance, avait raison et disposait donc d'une meilleure théorie. Une prévision juste n'est pas suffisante pour qualifier le modèle, encore faut-il que ce soit effectivement par le jeu des variables retenues par la théorie (economics) que l'économie (economy) soit effectivement arrivée à ce résultat. Il faudrait de plus que sous la même configuration de variable prises en compte, la prévision du modèle se répète avec une régularité que n'entame pas le cours de l'histoire, ce qui est hors de portée, notamment parce que l'économie est non seulement une science de l'interdépendance généralisée, mais encore une science de l'interaction généralisée et que ce fait, qu'elle partage avec toutes les sciences sociales, lui interdit de pouvoir être une véritable science.
Les échecs des prévisions macroéconomiques de ces dernières années sont également là pour nous rappeler qu'il n'y a pas que les fondements microéconomiques qui sont en crise. Les théories macroéconomiques qui en sont issues sont, elles aussi, en crise, quand elles ne sont pas tout simplement incohérentes, comme celles qui émanent des modèles à agents représentatifs. À vouloir coûte-que-coûte rechercher les fondements micro de la macro (le grand programme de recherche des années 1970-1980), les économistes du courant dominant ont oublié le message fondamental d'A. Smith à travers sa parabole de la main invisible, à savoir les conséquences inintentionnelles (au niveau macro) d'actes intentionnels (au niveau micro). Ils ont oublié les leçons de J.-M. Keynes qui, fidèle en cela à A. Smith, avait parfaitement compris qu'il n'y avait pas de pont (le fameux no bridge) entre les deux. En voulant faire de l''économie une science plus réductionniste que des sciences dures comme la physique, ils ont fini dans une impasse. Marc Lachieze-Rey, astrophysicien au Centre d'études de Saclay, directeur de recherche au CNRS, écrit très justement dans un entretien avec Laurent Mayet:
« L'approche réductionniste qui considère tout système réel comme la résultante agrégative d'un ensemble de soussystèmes qui le composent n'est pas toujours souhaitable. Une foule de phénomènes physiques sont en effet décrits ou expliqués de manière satisfaisante sans aucun recours à l'analyse des propriétés de leurs constituants. La mécanique planétaire n'a que faire des propriétés des atomes et la chimie n'a que faire des propriétés des quarks. On pourrait dresser une liste interminable de phénomènes physiques dont l'explication ne passe pas par le recours aux propriétés de leurs constituants. Et ce parce que les systèmes complexes possèdent des propriétés qui n'existent pas à un niveau d'organisation inférieur. ${ \mathfrak { p } } ^ { 6 }$
## II. L'Économie Politique N'Est Pas et Ne Peut Etre Une Science
### a) La Naturalisation des Fait Sociaux Prémisse Historique au Développement des Sciences Sociales
Il ne suffit pas qu'une démarche soit scientifique pour que la discipline étudiée le devienne. Mathématisation ou non2, nous ne pensons pas que l'économie soit, ou puisse devenir, une science. En soi, cela n'est pas dramatique, mais il vaut mieux le reconnaître que de continuer de faire semblant. Certaines connaissances ne peuvent êtres scientifiques, au sens d'un certain déterminisme, et n'en sont pas moins des connaissances utiles. C'est, malheureusement ou heureusement, le lot de toutes les soi-disant « sciences » de l'homme et de la société. Elles sont l'effet d'une naturalisation des faits sociaux, qui fut un moyen depuis le XVIIo siècle de « découvrir » un ordre naturel susceptible de se substituer à l'ordre divin. Cette naturalisation trouve aujourd'hui ses limites. La laïcisation de l'univers a produit ses clercs, nouveaux interprètes de l'ordre du monde (scientifiques, experts, professeurs etc.). Ils ont leurs chapelles, leurs missels, leurs disputes et même leurs séminaires (le petit, obligatoire pour tous et le grand pour les futurs interprètes). Cela n'est pas gênant tant que la référence à l'objectivité de la nature peut arbitrer les conflits d'interprétation. Mais si l'objet n'est pas la nature, mais la société elle-même, la culture des hommes? Sans référence à un verdict de la nature, il y a tout lieu de penser que les conflits restent irrésolus comme en témoigne la coexistence d'une pluralité de théories contradictoires dans les sciences de l'homme et de la société.
La monnaie est un bon exemple pour nous faire comprendre. Tant qu'elle est une marchandise-métal qu'on extrait à grand-peine des entrailles de la terre, une extériorité naturelle limite la liberté de création de l'homme qui est nécessairement « rappelé à l'ordre » par « l'ordre naturel ». Cette position métalliste a toujours eu les faveurs des partisans d'un ordre « de la nature »o. Lorsque la monnaie se dématérialise et n'est plus qu'un signe, c'est un ordre purement construit par les hommes qui en limite délibérément la quantité. Mais cet ordre voulu par les hommes n'a pas la même extériorité. Il est contingent, ce qui jette un tel effroi que les hommes feront tout pour qu'il leur apparaisse comme un fait naturel, nécessaire, en surplomb audessus d'eux, et ainsi éviter de penser que l'ordre peut être le fruit de l'arbitraire de l'homme°. Étant construit par eux, l'ordre social ne peut qu'être un point fixe endogène, ce qui le rend beaucoup plus fragile qu'un point fixe exogène. L'ordre social étant le produit des actions des hommes, il apparaît nécessairement lié à leurs pouvoirs, la notion de rapports de force devient alors irréductible.
Toute la méprise des méthodes « scientifiques » appliquées aux sciences sociales consiste à penser l'ordre social comme un point fixe exogène. C'est évidemment le moyen d'objectiver le monde social, ce qui a sans conteste permis d'heureux développements. Les « lois de la nature » se substituant aux «lois divines », l'idée d'une extériorité de l'ordre social pouvait subsister. C'était désormais à la science (et plus à l'interprétation des textes sacrés) de découvrir les lois de la nature et dire par là même l'ordre du monde. Cette conception d'un ordre du monde extérieur à l'homme, a longtemps été annexée par les sciences de l'homme et de la société. Elle a atteint ses limites, la méprise n'est plus possible. L'ordre social n'est pas « naturel », il est, à un moment donné, un point fixe endogène, produit d'un jeu de miroir entre les hommes qui le font et le défont. Il faut en tirer toutes les conséquences, les sciences de l'homme ne peuvent découvrir des « lois scientifiques ». Les sciences sociales ne peuvent dire l'ordre social car elles sont en interaction avec les hommes qui le font. Elles ne peuvent que délivrer des techniques normatives et être le reflet provisoire des désirs des hommes.
Il ne peut y avoir de lois scientifiques (rendant compte de phénomènes aveugles et fatals), que dans les sciences de la natureo. Nous défions quiconque de citer une seule loi économique qui, en ce sens, tienne scientifiquement la route.
L'ordre social étant un point fixe endogène, il est contingent et ne peut obéir au déterminisme scientifique.
### b) Une Spécificité des Sciences Sociales par Rapport Aux Sciences de la Nature
Il y a une raison propre au champ économique et social qui rend impossible toute tentative d'élaboration d'une véritable science, au sens du déterminisme qu'elle présuppose. Nous voulons souligner ici le phénomène bien connu d'interférences des prévisions sur le comportement des acteurs ayant fait l'objet de la prévision. Qu'il s'agisse d'énoncés performatifs, de modèles économiques auto-réalisateur ou de prophéties créatrices, les sciences sociales sont plongées dans des interactions multiples entre ce qu'énonce le modèle « scientifique » et les rétroactions sociales qu'il engendre susceptible d'effets auto ou contra réalisateur. Toute prévision réalisée par une théorie économique ou sociale, à moins qu'elle ne soit tenue secrète, interagit et peut soit s'auto-réaliser, soit s'auto-réfuter. De ce fait, quel que soit le résultat de la prévision, on ne pourra se prononcer sur la validité scientifique de la théorie. Les sciences sociales sont, le plus souvent, dans l'impossibilité structurelle d'énoncer une loi scientifique.
S'il est un phénomène qui semble vraiment spécifique aux sciences sociales et qui par sa nature même, ne leur permet pas d'atteindre l'exactitude des sciences de la nature, c'est bien celui des prophéties créatrices. La connaissance qu'on peut avoir d'un phénomène est susceptible de le modifier. La représentation de la réalité sociale agit sur la réalité ellemême. Les représentations que l'on peut avoir de la nature ne transforment pas intrinsèquement la nature; ce n'est pas parce que l'humanité a pensé durant des millénaires que la terre était plate que celle-ci n'a jamais cessée, d'être ronde. Même si pour toutes les consciences, la réalité terrestre était plate, cela a laissé la terre complètement indifférente, ainsi d'autres représentations pourront avoir lieu sans que l'objet d'observation ait été transformé par les représentations antérieures. De la même façon, si Christophe Colomb a « inventé », découvert, l'Amérique, cela n'empêchait pas grâce à sa raison par une démarche a priori. [....] Les « lois » naturelles pourront en être déduites. Sous la réalité imparfaite, l'ordre naturel, rationnel, nécessairement parfait, existe et le savant doit le révéler: l'ldéal social abstrait par l'homme de science devra orienter les politiques et se réaliser dans l'avenir » (La société n'est pas un pique-nique, Economica, 1996, p. 31). Il peut sembler curieux que des lois «naturelles » (forces aveugles et fatales) ne se soient pas imposées d'elles-mêmes, mais nécessite qu'elles soient révélées par le savant, afin d'être appliquées (de façon normative) pour se réaliser dans l'avenir. Ce n'est pas le réel est rationnel, mais le rationnel est (ou plutôt devient) réel. Cela révèle le rationalisme, l'idéalisme et l'essentialisme de la démarche de L. Walras. (voir le chapitre I du Pique-nique, particulièrement les §2, 3, 4 du l).
le continent américain d'exister avant lui. Il en va tout autrement dans les sciences sociales où la représentation que l'observateur a d'un fait social peut se transmettre aux acteurs observés qui de ce fait pourront modifier leurs actions. Les exemples abondent en la matière, notamment en économie où le rôle de l'information est capital dans la conduite des agents. Qu'une rumeur se répande sur l'insolvabilité d'une banque, aussitôt, les déposants, en venant retirer leurs avoirs, provoquent par la même les problèmes qu'ils ont imaginés et reçoivent la confirmation de leurs prévisions. Les démentis officiels concernant la rumeur ne faisant en général qu'aggraver la suspicion des acteurs, la prophétie est auto-réalisatrice.
De même il ne peut exister de modèle de prévision des cours de la bourse. A supposer qu'un modèle ait pu, en toute confidentialité, être testé sur de nombreuses années et qu'il s'avère très fiable, le modèle satisfaisant au critère scientifique de la prévision réalisée. Si des investisseurs institutionnels décident de s'en servir pour intervenir à grande échelle sur le marché, nul doute que ces interventions vont modifier le cours que les titres auraient connu sans cette intervention. Les prévisions du modèle vont alors s'avérer fausses et elles le seront d'autant plus, qu'un grand nombre d'acteurs utilisent ce même modèle. À moins que le modèle ne soit tenu secret et ne soit utilisé qu'à une petite échelle, les prévisions seront contraréalisatrices (prévisions destructrices). Il n'y a pas de modèle financier qui puisse être scientifique au sens de la prévision réalisée, à moins que ce ne soit du fait de leur caractère auto-réalisateur11.
Le caractère contra-réalisateur de la prévision peut, à un deuxième niveau, être utilisé délibérément. Lorsque le poste de commandement (P.C.) de la circulation routière prévoit un pic de circulation dans une tranche horaire déterminée, cela peut amener des automobilistes à modifier leurs départs et faire ainsi mentir la prévision, au grand dam de certains d'entre eux qui pourront alors être tentés de mettre en cause les prévisions mensongères de la circulation routière en observant qu'en « réalité », il n'y a pas eu autant de circulation que prévu durant la période noire et qu'ils auraient pu partir dans ce créneau horaire. Ils ne voient pas que cette «réalité » nouvelle est créée par leur propre comportement, réalité extérieure à eux bien que produite par eux. Dans ce cas de figure, les automobilistes continuent de penser la « réalité » comme une extériorité « naturelle », mais en fait la réalité qui émerge, et qui n'est qu'une des réalités possibles, est le produit-même de leurs actions. Si du point de vue du P.C. de la circulation routière, il y avait une intention délibérée dans la diffusion de la prévision, on peut dire sans pousser trop loin le goût du paradoxe, que la prévision était juste (au deuxième degré, au sens où elle a rempli sa mission) puisqu'elle s'est avérée fausse (il n'y a pas eu de pic de circulation dans la période prévue).
On pourrait tenter de renouer avec une explication déterministe en indiquant que le P.C. de la circulation avait prévu les effets de la diffusion d'une telle prévision. Cela pourrait être le cas si l'on se représente le P.C. de la circulation comme une entité omnisciente placée au-dessus des hommes, comme une sorte de commissaire-priseur walrassien réalisant le tâtonnement des prévisions qui ajustent les intentions de départs des automobilistes avant que les départs effectifs n'aient lieu. Mais comment émerge concrètement cet instrument de totalisation de l'information que représente cette sorte de commissairepriseur de la circulation dont les prédictions ne peuvent s'avérer justes qu'en étant faites après que les individus se soient déterminés (car ce sont les préférences révélées qui comptent) en fonction de ces mêmes prévisions?
Le problème est isomorphe au paradoxe de Newcomb12. Le prédicteur a parfaitement prévu que nous prendrions la boîte opaque seule (ou les 2 boîtes) et, au moment où nous nous déterminons (en sachant que le prédicteur a déjà statué sur notre choix), tout se passe comme si nous n'étions plus en mesure de faire mentir sa prédiction parce que celle-ci aurait lieu après que notre choix ait été exécuté. Phénomène de bakward induction.
On peut tenter de doter les acteurs d'une stratégie, c'est-à-dire d'une représentation et d'une anticipation des actions des autres. Par exemple, je pense, à un deuxième degré, que les autres automobilistes tiennent compte de la prévision et sont dissuadés de partir en période noire, je ne modifie donc pas mon propre horaire de départ. Mais en fait il n'y a aucune raison que mon anticipation en reste là. Je peux penser à un troisième degré, que les autres ont pensé ce que je pense et qu'ils vont donc partir pendant la période noire, je suis donc conduit à mon tour à tenir compte de la prévision et à ne pas partir pendant la période noire, et ainsi de suite; la proposition est indécidable, un coup je pars en période noire (nombre pair de régressions), le coup suivant (impair) je m'abstiens de partir durant cette période. Le problème reste entier sauf s'il pouvait y avoir une véritable connaissance commune (common knowledge) qui pourrait servir de point fixe exogène aux acteurs.
J.-M. Keynes ne dit finalement pas autre chose dans le célèbre chapitre XII de la Théorie générale, quand il compare la technique des placements financiers à un concours de beauté.13
La «réalité » sera bien dans ce cas celle qui sera « créée » par les anticipations croisées des joueurs, et elle pourra largement différer de celle qui serait advenu si chacun avait choisi pour lui-même, c'est-à- dire indépendamment des préférences supposées des autres. Cet exemple illustre, s'il en était encore besoin, toute la différence qui existe entre une économie recourant à l'hypothèse d'indépendance des acteurs (autisme) et celle soulignant que les acteurs, doué d'empathie ou simplement de mimétisme, se mettent à la place des autres.
Sur les marchés financiers l'indépendance des fonctions de préférence des investisseurs est l'exception. Nous pourrions dire, en résumant d'une phrase, que le comble du spéculateur est de: « précéder la foule en la suivant ». Précéder parce qu'il doit intervenir légèrement avant les autres dans les phases de retournement. Suivre parce qu'il faut se soumettre à ce qu'elle va faire. C'est en effet le mouvement (d'achat ou de vente) engendré par le comportement de la foule elle-même qui fait la valeur du titre et nullement la connaissance d'un $\pmb { \mathscr { e } }$ fondamental » quelconque à moins qu'il en existe un qui soit « connaissance commune » et qui serve de référence objective à tous les acteurs (point fixe), mais c'est rarement le cas. Comme l'écrit A. Orléan:
«.. sur un marché financier, chacun se détermine non pas à partir de son estimation de la valeur fondamentale, mais à partir de ce qu'il pense que les autres vont faire. » 14'
Il faut donc acheter quand la foule achète et vendre quand elle vend. Si chacun imite chacun en croyant son voisin dépositaire d'une connaissance qu'il n'a pas en réalité15, alors n'importe quelle valeur des titres peut émerger, se stabiliser ou suivre un mouvement quelconque. C'est le mouvement même que la foule imprime la valeur des titres qui sert de référent à la foule. La valeur des titres est devenue une référence pour elle-même. C'est là ce qu'on peut appeler une boucle autoréférentielle. La référence du titre est devenue le cours du titre lui-même. J.-P. Dupuy désigne ce phénomène d'auto-transcendance, ou encore effets de bootstrapping qui peuvent déboucher sur des points fixes endogènes. Ce serait là, la matrice, le modèle, des structures décentralisées comme une démocratie libérale par exemple.
Mais les yeux de la foule peuvent se fixer plus ou moins arbitrairement sur le comportement d'un individu qui de ce fait devient le point de mire. La foule l'imite. Sachant que la foule le suit, il ne peut alors n'imiter que la foule en train de l'imiter, c'est à dire luimême. Quelle que soit sa compétence financière réelle, il pourra « émerger » comme « gourou financier »; supposons par exemple qu'une grande majorité d'opérateurs imite le comportement financier de George Soros. Quelles que soient les décisions de ce dernier, (elles peuvent être totalement arbitraires), il est sûr qu'elles seront validées par le comportement même de ses imitateurs. S'il achète, le mouvement d'achat de ses imitateurs assurera la montée de ses titres qui, lorsqu'il décide de les vendre, lui assure une plus-value avant que sa décision ne déclenche, par mimétisme, un mouvement de baisse suffisant pour qu'il puisse les racheter à bon compte. Quelles que soient ses décisions, il apparaîtra toujours comme le meilleur par rapport à ses pâles imitateurs qui ne cesseront pas pour autant de l'imiter puisqu'il paraît toujours être le meilleur prévisionniste; la foule ne voit pas que c'est elle-même qui fait son pouvoir; le processus est auto-renforçant.
L'émergence d'un chef, voire d'un dictateur, nous semble pouvoir relever de ce type de processus, il suffit qu'il serve de point de mire à une foule; c'est en fait la foule elle-même qui, sans le savoir, le produit. Ce qui fait la nature du chef, du « leader », c'est précisément qu'on le suit. La foule le suit comme repère extérieur pour déterminer sa propre action, comme si c'était un point fixe exogène, alors même que c'est elle qui, par son action, fait la nature de ce repère qui émerge, en fait, comme point fixe endogène. Cette croyance en la naturalité, l'exogénéité des faits sociaux, est sans doute ce qui cimente les sociétés, et, les sciences sociales, en cherchant partout des lois « scientifiques », naturelles, participent, au même titre que les religions, de cette croyance apaisante. La contingence, l'arbitraire, paraissent insupportables. La croyance en l'ordre des lois scientifiques contribue, de la même façon que la croyance au « grand horloger de l'univers », à la fabrication de l'ordre social. Nous pouvons illustrer notre propos par la petite parabole suivante qui s'inspire librement de notre exemple des marchés financiers.
Si notre « gourou » gagne à chaque fois sur les marchés financiers, une bonne partie de la foule, quoique l'imitant, perd nécessairement; d'où la naissance d'une légitime suspicion à l'encontre de la si bonne science du « gourou » (du chef, du roi), puisque ses prévisions quoique justes, ne s'avèrent profitables qu'à une minorité un peu plus rapide à l'imiter, un peu plus courtisane, pour pouvoir, à sa « cour », être les premières à recueillir ses oracles. N'ayant plus grandchose à perdre, certains se sont avisé de ne plus suivre le « roi », d'autant qu'il se murmure qu'un individu a pu gagner en ne le suivant point. L'inconnu, à ce qui semble, l'avait au début précédé. Partout, en se faisant l'allié des mécontents, sa notoriété se renforce et une bonne partie de ceux qui le suivent désormais gagnent aussi, alors que dans le même temps, quelque chose semble se dérégler à la cour, les prédictions officielles ne sont plus toujours confirmées et les gains du roi et de ses courtisans ne sont plus aussi importants. La « crise » apparaît, deux modèles de références antagoniques se partagent désormais les interprétations et les prédictions, ce qui serait une des sources des confusions actuelles6. Durant cette trouble période, les acteurs en viennent à douter de la science des rois (sciences sociales) et ne savent plus à quelles «Sciences » se vouer, ni même s'il existe un « ordre naturel» au-dessus de ses interprètes. Un comportement irrationnel, de type « brownien » agite la société de toute part qui, désemparée, en vient à se focaliser peu à peu sur un point fixe arbitraire; mais chut! Personne ne veut, ou ne doit, savoir qu'il est arbitraire et il ne faut surtout pas que cela se sache. Il n'y a pas de société sans totem17.
La prise en compte de la nature stratégique des acteurs qui réagissent à de l'information, notamment celle fournie par le modèle théorique qui cherchait précisément à rendre compte de leur comportement, nous semble être spécifique aux sciences sociales et les éloigne d'une perspective véritablement scientifique1. Si la météo prévoit de la pluie, ce n'est pas la prévision en tant que telle, qui déclenchera ou empêchera de déclencher la pluie, à la différence du problème qui nous occupe ici où toute prévision interfère sur les acteurs et cela n'a rien à voir avec le caractère plus ou moins « exact» de la science considérée. La météo peut être considérée comme une science peu précise, mais c'est une science de la nature, en cela elle n'est pas soumise à l'indétermination radicale que nous évoquons ici. À supposer que l'homme puisse intervenir pour empêcher que la pluie ne tombe, ce n'est pas la prévision météo en elle-même qui sera contra réalisatrice, mais l'action que les hommes décideront d'entreprendre (ou pas) pour l'éviter (ou non). L'analyse de cette décision relève à son tour des sciences sociales et pas de la météo. Il y a donc selon nous une différence de nature entre « sciences de l'esprit » et « sciences de la nature ». Toutes choses égales par ailleurs, en sciences sociales, tout se passe comme si le « modèle » ayant prévu de la pluie, les agents ouvrent leur parapluie et ce serait cette ouverture qui déclenche la pluie. La plupart des théoriciens ne le voient évidemment pas ainsi et pensent que la pluie est une extériorité « naturelle » que seule la pertinence de leur modèle a su prévoir. Pour eux, c'est la pluie prévue par leur modèle qui est cause de l'ouverture des parapluies. En fait ils ne voient pas que leur modèle de la société, constitue en fait un « modèle »pour la société, il est auto-réalisateur. l déclenche l'ouverture des parapluies qui produit l'averse, mais cela, ils ne le voient pas, conforté qu'ils sont dans la justesse de leurs prévisions, jusqu'au jour où.. le modèle n'est plus fiable, mais au sens où les acteurs n'ont plus foi en lui parce qu'ils en désirent un autre. Ce que J.-P. Dupuy, reprenant une maxime de Bernard Walliser selon laquelle $\ll$ Tout équilibre est une prophétie auto réalisatrice », exprime fort bien en précisant:
« C'est désormais un ensemble de croyances sur la réalité sociale qui sont pertinentes, non pas parce qu'elles sont avec celle-ci dans un rapport de vérité ou d'adéquation essentielle, mais parce quelle deviennent adéquates par les actions ou les réactions qu'elles engendrent $\gg ^ { 20 }$.
En sciences sociales, la théorie n'est pas tant un modèle de la société (au sens de modélisation) qu'un « modèle » pour la société (au sens de représentation idéale à imiter21). Autrement dit une théorie n'est pas en soi vrai ou fausse, elle fait sens à un moment donné par l'adhésion qu'elle suscite. À travers un modèle, au sens propre, la population prend ses désirs pour des « réalités » potentielle qui dans le temps de projet deviendront des « réalisations ». Un modèle a donc une dimension essentiellement normative. Les valeurs de séduction esthétique, morale et politique sont, et n'ont jamais cessé d'être, déterminantes. Ce qui est vrai des sciences économiques l'est encore davantage des sciences purement normatives comme la gestion. Après quelques scandales et le constat du renouvellement accéléré des « modes » en matière de management depuis ces trente dernières années, le rideau de fumé scientifique dont se paraient les « sciences » de gestion s'est déchiré et il est intéressant d'observer que les idées que nous venons d'exprimer commencent à poindre chez nos collègues gestionnaires tout au moins si nous en croyons un article de Sumantra Ghosal, professeur de stratégie et de gestion internationale à la London Business School22.
«Le problème tient en grande partie aux excès des professeurs des écoles de commerce, qui prétendent que la gestion est une science. Ils traitent de plus en plus la gestion comme sil s'agissait d'une sorte de science physique, dans lesquelles les intentions et les choix de l'individu ne jouent aucun rôle. Pourtant, à la différence des théories des sciences physiques, celles des sciences sociales sont auto-réalisatrices. Une théorie sur les particules subatomiques n'influe pas le comportement de ces particules. Mais une théorie portant sur la gestion, si elle est suffisamment répandue, change le comportement des chefs d'entreprise. Qu'elle soit correcte ou non, elle devient « vrai » dès lors que tout le monde se conforme à sa doctrine ».
Le processus de naturalisation des faits sociaux entamé dès le XVIIo siècle en Occident pour faire sortir l'étude de l'homme de l'emprise de la morale ou de la religion semble trouver ici une limite qui laisse le champ des sciences humaines « indéterminable ». Certes, dans la physique quantique on a pu observer des phénomènes qui présentent quelques analogies avec ce que nous venons de décrire, à savoir que l'observation perturbe l'objet observé au point qu'il ne peut être déterminé que de façon probabiliste (relations d'indétermination d'Heisenberg). Il ne nous semble pas que notre problème soit de même nature. Ce qui est spécifique aux sciences sociales, c'est que les théories, ou, d'une façon générale les représentations, sont toujours susceptibles d'induire des comportements capables de les valider (théories auto-validantes), de les réfuter (théories auto-réfutantes, auto-destructrices) ou de les renforcer (théories auto-renforçantes). Elles sont prises dans des boucles autoréférentielles. Une bonne illustration nous est donnée par « Les mains dessinant » de M. C. Escher. Une main dessine une main qui la dessine à son tour. Où est la cause où est l'effet? La réponse est indécidable. Il s'agit là d'un cas type de hiérarchie enchevêtrée comme le souligne J.-P. Dupuy23.
## III. De L'utilité du Leurre: Prendre ses DÉsirs Pour deS RÉalIsations Possibles
Les individus sont autonomes dans les décisions individuelles qu'ils prennent dans un contexte qui leur apparaît comme donné de l'extérieur, mais ce sont en fait leurs décisions qui font précisément ce contexte qu'ils perçoivent comme extérieur. Les individus font leur société, mais ils ne savent pas ce qu'ils font, ni comment ils le font. Ce qui leur permet à la fois de croire en une extériorité déterminée et de se sentir libre d'agir au niveau individuel. Il y a de l'opacité dans le passage de la partie au tout. C'est sans doute dans cette subtile dialectique que les acteurs concilient liberté (expression de leurs désirs) et nécessité (contrainte de bouclage social), mais cela passe par la reconnaissance de la méconnaissance fondamentale, nécessaire des acteurs (y compris du modélisateur)24, leur impossibilité consubstantielle à connaître le Tout. Pour être tous «libres » il faut que chacun se leurre sur les conséquences globales de son action. La totalité doit leur apparaître comme autonome, en surplomb, audessus d'eux, elle leur échappe, s'autonomise alors même que se sont eux qui, collectivement, la font. La raison de cette mise à distance et de cette opacité est que la complexité de la totalité qui émerge dépasse infiniment les possibilités des éléments qui l'ont engendré, c'est pour J.-P. Dupuy l'exemple type d'effet de bootstrapping, ou encore d'auto-transcendance. C'est ce qu'avait bien compris F. Hayek qui doutait de ce fait des prétentions scientifiques des sciences humaines. L'« ordre spontané » est une bonne illustration de cela. Celui-ci est « le produit de leur action [des hommes] mais non de leur dessein » écrit-il. Il est la conséquence in-intentionnelle et complexe, voir relativement opaque, d'actes intentionnels et relativement simples. Les exemples sont nombreux en économie.
Dans la théorie de l'équilibre général walrassien, les prix apparaissent, du point de vue des agents, comme des données extérieures (point fixe) car leurs demandes individuelles sont négligeables, mais du point de vue du modélisateur, ce sont bien les offres et les demandes des individus sur chaque marché qui, à l'issue du tâtonnement, déterminent les prix. Ce qui apparaît en surplomb et guide les comportements des individus est précisément ce qui émerge de leurs propres actions. Là encore, effet de bootstrapping et, formellement, nous retrouvons le paradoxe de W. Newcomb: tout se passe comme si je déterminais ma carte de préférence sur le marché parce que j'ai déjà en face de moi la structure des prix d'équilibre, prix parfaitement prévus par le secrétaire de marché omniscient, alors même que les prévisions du dit secrétaire ne peuvent qu'être issues des préférences révélées par les agents sur le marché. Si la codétermination des prix et des quantités peut se comprendre à travers la résolution simultanée d'un système d'équations, cette codétermination bouscule le schéma de la causalité scientifique. Si ce sont les préférences révélées sur le marché qui déterminent les prix d'équilibre, comment les agents peuvent-ils être preneur de prix (déjà à l'équilibre) alors qu'ils n'ont pas encore révélé leurs préférences sur le marché? Cela équivaut à dire que c'est aussi bien l'ouverture des parapluies qui déclenche la pluie que l'inverse. Nous retrouvons ici une configuration semblable à celle de notre exemple sur les horaires de départs prévus par le P.C. de la circulation routière. La réalité qui sera observée sera celle qui a été engendrée par les acteurs eux-mêmes, mais les conséquences in-intentionnelles des choix intentionnels ne seront pas forcément le produit d'une « main invisible providentielle », sauf conditions très particulières, plusieurs ordres peuvent émerger qui ne sont pas forcément tous des optimums, il peut exister ce que Raymond Boudon25 appellera des « effets pervers », Karl Marx des « contradictions » et Max Weber un «paradoxe des conséquences ${ \mathfrak { p } } ^ { 26 }$. Que le résultat « macro » ne corresponde pas aux intentions « micro » est un fait qui dérive d'un problème plus général qui est celui du leurre. Littéralement, les individus prennent leurs désirs pour des réalisations possibles et il est utile qu'il en soit ainsi. Il n'y a pas de civilisation possible sans cette puissante motivation. Les calculs économiques ne sont le plus souvent que des habillages techniques de la puissance du désir. Ainsi aucun grand projet, aucune grande réalisation, que celle-ci soit publique ou privée, qu'il s'agisse du canal de Suez ou de Panama, du tunnel sous la manche ou des derniers jeux olympiques de Londres etc. n'ont pu respecter les coûts prévus. Si les coûts économiques ou humains (les morts à la tâche) ont été chaque fois, plus ou moins inconsciemment, minimisés c'est que le calcul économique, aussi sérieux et sophistiqué soit-il, est lui aussi traversé par la puissance du désir. Après coup, ou plutôt coût, on s'interrogera pour savoir si le projet valait le coup, ou plutôt le coût (social, humain et économique), et les économistes rationaliseront ex post. Entre temps, les réalisations auront structuré la société de façon plus ou moins irréversible (path dependency). Le leurre, dont ont été victimes les calculs économiques les plus sérieux, est lié à la puissance du désir et il est utile car il est à la source de toutes réalisations, que ce soit celle du capitaliste qui espère un surprofit grâce à son innovation, alors même que celui-là ne pourra être que transitoire, le temps que l'innovation se généralise. C'est parce qu'il n'envisage pas la baisse de son taux de profit à un niveau inférieur à celui qui précédait l'innovation2, -ce qu'imposera pourtant la contrainte de bouclage macroéconomique— qu'il réalise son projet. Le leurre du profit (comme de la consommation pour le consommateur, ce qu'a très bien vu A. Smith dans la TSM) est utile. Combien de start-up ont fait faillie après la bulle numérique?... Les innovations numériques survivront aux illusions perdues de nombre d'entre elles28. Le leurre, plus précisément l'illusion microéconomique, chaque fois renouvelée, est utile. Non seulement il y a de l'opacité dans le passage de la Partie au Tout, mais il est nécessaire qu'il y en ait. La recherche des fondements micro de la macro fait fausse route si elle prétend dériver la rationalité macro, de la rationalité des agents micro. Le passage de la partie au tout est problématique et c'est précisément pour cela que l'homme demeure libre. Une société complètement transparente à elle-même (ce que supposent les hypothèses de la concurrence parfaite et de marchés
complets, ou de la planification parfaite) est une société d'hommes asservis et qui n'évolue plus. Le leurre est utile à l'évolution, la dynamique.
Le principe de précaution, qui suppose une analyse très étendue des conséquences potentiellement néfastes au niveau macro, de décisions micro, pourrait, s'il s'érigeait en dogme grâce à la généralisation à tous les champs sociaux du calcul économique, paralyser toute évolution.
Nous restons cependant optimistes, nulle-doute que les calculs économiques ne seront finalement que les habillages techniques révélant ou justifiant nos désirs. Mais le fait que nos désirs soient plus habités par la peur de l'autre et l'envie d'avoir (Hobbes) que par la confiance en l'autre et l'envie de réaliser (Smith) est plus inquiétant et témoigne du caractère mortifère et frileux d'une civilisation en déclin relatif.
L'économie politique n'est pas neutre et elle promeut à son insu soit une conception de l'homme mu par des intérêts « autistes » (économie néoclassique) ou conflictuels par nature (Hobbes, l'homme est un loup pour l'homme), soit une conception de l'homme, certes mu par son intérêt, mais au sens de self-love, désir de reconnaissance des autres, ce qui passe symétriquement par l'intérêt que nous portons aux autres (empathie).
## Iv. Retour Sur le Problème du Passage de L'analyse MicroÉconomique À L'analyse MaCroÉconomique
Nous n'avons pas ici l'ambition de vouloir faire le point sur la vaste question qui est soulevée. Il s'agit plutôt d'une note d'humeur de l'auteur face au déferlement d'articles que l'on peut lire dans la presse économique qui, en ces temps de toute puissance des managers et experts de toutes sortes, révèle l'ignorance de nombre d'entre eux sur le difficile passage de la partie au tout qui est au cœur des grandes théories économiques et sociales.
Le problème du passage du niveau d'analyse microéconomique (l'individu, l'entreprise etc.) au niveau d'analyse macroéconomique (la société, la nation) ne va pas de soi et se révèle être un champ d'observation privilégié, non seulement des théories économiques et socio-politiques d'hier et d'aujourd'hui, mais aussi des sciences « dures ». Le passage du micro au macro pose en effet le problème du réductionnisme. Nous illustrons à travers quelques auteurs célèbres (A. Smith, J.-M. Keynes, F. A. Hayek) la fécondité des approches économiques et sociales qui ont su problématiser cette coupure.
Le passage du niveau micro au niveau macroéconomique ne va pas de soi et il est étonnant de voir à quel point nombre de personnes, et même certains économistes contemporains, sont victimes de l'illusion microéconomique et n'hésitent pas à transposer au niveau macroéconomique des résultats observés au niveau micro. Or quel est précisément l'objet des sciences sociales si ce n'est d'étudier les conséquences in-intentionnelles (dérivant de logiques « macro ») d'actes intentionnels (produit de logiques « micro »)? Le sens commun a une propension naturelle à faire dériver le niveau global de l'observation immédiate qui se situe toujours au niveau microéconomique (celui des ménages, des entreprises etc.). On sait pourtant que l'analyse scientifique s'est presque toujours construite (ou tend à se construire si l'on en croit le philosophe des sciences Gaston Bachelard) contre le sens commun. Que peuvent apporter, d'une façon générale, les sciences sociales par rapport au sens commun si ce n'est une vision plus globale, c'est-à-dire embrassant plus largement les complexités du temps et de l'espace.
L'examen des différentes temporalités permet d'éviter de prendre des micros phénomènes de courts termes pour des tendances fondamentales de long terme, éviter ainsi de prendre l'épiphénomène pour la tendance et se détacher des impressions du vécu, de l'écume des jours, pour retrouver une loi fondamentale.
L'examen des phénomènes au sein d'un espace plus large et plus ou moins structuré la nation, le monde - montre très rapidement les limites de nos capacités à embrasser les innombrables interactions. Un esprit aussi pénétrant que celui de F. A. Hayek en tirera argument pour un renoncement volontaire à ce qui lui apparaît comme une imposture scientiste. L'ordre global qui émerge des innombrables interactions des individus qui suivent chacun un but particulier est bien trop complexe pour qu'il puisse être lui-même « compris » par un cerveau particulier. Ainsi les individus font la société, mais, littéralement, ils ne savent pas ce qu'ils font, car ce qui résulte des interactions ne peut jamais être vu comme le fruit d'un ordre délibéré, d'une construction intentionnelle. Hayek est parfaitement cohérent, ce qui le conduit à réfuter la possibilité même d'une « science » sociale.
Cela nous interdit-il à jamais de pouvoir observer des phénomènes macroéconomiques? Non puisque Hayek lui-même, s'y est essayé. Le tamis de l'Histoire retient, à travers un processus continu d'essais et erreurs, des comportements qui s'inscrivent dans la tradition, la loi, ce qui permet de façonner (et donc par la suite d'observer) des régularités au niveau global. Mais ces régularités « macroéconomiques » ne sont pas pour autant des « lois scientifiques » puisqu'elles sont toujours tributaires de l'Histoire en train de se faire par les interactions même des hommes2. Ceux-ci en effet font I'Histoire sans pourtant savoir ce qu'ils font (la société qui émerge dépasse l'intelligibilité qu'ils peuvent en avoir). Le caractère irrémédiablement historique des « lois » économiques ou sociales interdit tout déterminisme et rapproche sur ce point Hayek et Marx. Il ne pourra y avoir de «lois » que pour une structure et période déterminée de l'Histoire.
Retenons pour notre propos qu'il est possible d'observer des régularités au niveau macroéconomique mais que ces régularités sociales ne peuvent pas être comprises comme simple prolongement ou « agrégation » des actes intentionnels des individus. Le « Tout » social est définitivement opaque pour chaque acteur. Entre les actes individuels et les régularités sociales, le passage est nécessairement complexe et incompréhensible aux acteurs. Il n'y a pas de « pont » entre micro et macro, « no bridge » comme disait Keynes. Pourtant tout le programme de recherche de la fin des années 70 aux années 90 a été consacré à la recherche des fondements micro de la macroéconomie. Ce réductionnisme des économistes contemporains relève d'un scientisme que même les physiciens d'une « théorie du Tout » n'osent défendre dans l'état actuel des connaissances de la physique. 3o:
F. Hayek et J.-M. Keynes, qui sont certainement les deux économistes les plus marquants du Xxo siècle, auront, chacun à leur manière, lutté contre ce réductionnisme car ils auront perçu la complexité des sociétés. En fait le programme de recherche des économistes des années 80 s'est bien souvent traduit par une régression scientifique31 au sens où ils considèrent que les phénomènes macro dérivent directement des comportements micro, et ces derniers peuvent être appréhendé par le sens commun dans la mesure où le sens commun qui guide leurs actions est précisément celui du modèle. Nous retombons dans l'llusion microéconomique. L'interaction des phénomènes est tout simplement ramenée à ce que chacun peut observer du haut de sa petite individualité. On s'imagine que la société est coextensive à notre environnement immédiat. La science économique est ainsi brutalement réduite à l'analyse des experts de tout poil au premier rang desquels on trouve évidemment des managers d'entreprise, des gourous de la finance, mais aussi des consommateur etc. qui sont toujours prêt à donner des leçons d'économie en érigeant en loi scientifique leur sens commun qui consiste en extrapolation du type « ce qui est bon pour Général
Motors est bon pour l'Amérique » ou que l'État doit être géré comme une entreprise, que l'État est « comme une grande entreprise en compétition sur le marché mondial » (Bill Clinton)32 que « les Etats Unis et le Japon sont en compétition éxactement de la même façon que Coca-Cola l'est avec Pepsi» ou encore qu'en appliquant les recettes qui ont fait leur prospérité on parviendra à la réussite de toutes etc. Bref, face à ce degré zéro de la pensée, les (bons) économistes ne jugent plus utile de répondre, ils l'ont déjà fait mille fois, que ce soit par l'intermédiaire de la théorie des jeux (il existe des jeux à somme négative, des jeux où la composition « spontanée » des intérêts individuels est « perverse » et aboutie à des situations « catastrophiques » pour les acteurs qui ne font pourtant que se comporter du stricte point de vue de leur rationalité individuelle), les théories prenant en compte les externalités (positives ou négatives) etc. Toutes ces analyses soulignent les difficultés du passage du micro au macro, que ce soit à un niveau élémentaire qui consiste pour la comptabilité nationale par exemple, à distinguer ce qui au niveau macro est création de richesse nouvelle ou simple transfert entre agents, ou, à des niveaux moins évidents, d'identifier la part qui, dans ce qu'on appelle une innovation, correspond à un gain pour la société globale par rapport à un pur phénomène de captation pour l'entreprise innovante. L'analyse de nombre de ces processus a été finalement assez peu étudiée par le programme de recherche des années 80- 90. Est-ce par peur d'un retour à des formes d'holisme méthodologique qui avaient occupé le devant de la scène dans les années 60-70? La théorie des jeux ellemême s'est souvent arrêtée en chemin du fait de son approche en termes d'agent souverain dans ses décisions. La théorie des anticipations rationnelles évacue le problème en faisant tenir aux acteurs des anticipations conformes à l'autoréalisation du modèle.
En conclusion nous pouvons nous demander si l'unique but de la science économique, comme toutes les sciences sociales, ne devrait pas être d'étudier, dans toutes leurs complexités, les conséquences inintentionnelles des actes intentionnels et, inversement, comment certaines régularités macroéconomiques structurent les comportements micro. C'est précisément le rôle de la connaissance de « voir plus loin » comme dirait J.-B. Say, de dépasser ce que l'observation de l'environnement immédiat fournit au sens commun. La démarche ne requiert pas forcément de partir des individus (individualisme méthodologique), on peut montrer que des lois macro s'imposent à eux et qu'ils peuvent être le jouet des « ruses de la raison », sans forcément tomber dans les « mystères » des totalités agissantes (holisme méthodologique). Le programme smithien de la main invisible, souvent détourné au profit d'une pure axiomatique de l'intérêt, doit être repris en ce sens. Ce qui frappe le plus le lecteur de la « parabole » de la main invisible, et là se trouve le message essentiel d'A. Smith, c'est qu'un ordre global se réalise alors qu'il n'est dans l'intention d'aucun des acteurs de le réaliser34. Là encore A. Smith, comme tous les grands économistes, ne réduit pas l'analyse de la dimension « macro » à l'extrapolation des analyses « micro », il ne tombe pas dans le piège de l'illusion microéconomique, celui du sens commun. Entre le niveau micro et macro il y a toutes les ruses de la raison. La question n'est pas tant qu'on parte de l'individu (individualisme méthodologique) ou de totalités abstraites (holisme méthodologique), mais de déterminer le bon niveau d'analyse pour chaque phénomène, sachant qu'il est vain d'espérer avoir une $\ L ($ théorie du tout ».
Les grands auteurs de la tradition de l'individualisme méthodologique ne sacrifient pas au réductionnisme car le passage micro-macro y est perçu comme complexe, ambivalent, voire opaque (F. A. Hayek). Ainsi toute la tradition qui va de Bernard de Mandeville (La fable des abeilles) à René Boudon (Effets pervers et ordre social) en passant évidemment par A. Smith (La main invisible dans la Théorie des sentiments moraux et dans la Richesse des nations), J.- J. Rousseau (L'émergence de la Volonté générale), A. Tocqueville (Les effets de l'égalité des conditions dans De la Démocratie en Amérique), M. Weber (Le paradoxe des conséquences), F. A. Hayek (L'ordre spontané comme produit involontaire des actions des hommes)5 et même K. Marx dans son « économie » (à travers sa notion de contradiction)36 évitent de tomber dans les simplismes de l'agrégation.
De même pour les grands auteurs d'une tradition plus holiste comme G. W. F. Hegel (la ruse de la raison), K. Marx (dans sa « philosophie » dialectique), J.-M. Keynes (dans ses analyses de la demande effective, des fonctions globales de consommation etc.) et même É. Durkheim, évitent les pièges des totalités agissantes.
Les premiers ne voient pas le passage de la « partie » au « tout » comme simple agrégation, les seconds ne considèrent pas le passage du « tout » à la « partie » comme une simple « décomposition » d'une totalité préexistante. C'est certainement ce qui en fait, encore aujourd'hui, des auteurs ayant quelque chose à nous dire.
[^1]: Bernard Guerrien écrit par exemple: «l existe une autre différence fondamentale entre les sciences sociales et la physique, et plus généralement, les sciences de la nature: certains des paramètres caractéristiques des « individus » varient en fonction des interactions. _(p.7)_
[^2]: Il a donné lieu à un site Internet, Autisme économie: http:/www.au tisme-economie.org 3 En juin 2000 ils écrivent dans leur lettre ouverte: « Nous ne voulons plus faire semblant d’étudier cette science autiste qu'on essaie de nous imposer. » _(p.1)_
[^3]: (..) C'est un peu comme si les particules - ou les molécules - pensaient et décidaient de la façon dont elles se comportent. S'il existait des lois sociales, les individus chercheraient à les connaître et à les tourner à leur avantage, et, ce faisant, ils modifieraient ces lois... qui n’en seraient donc plus! » Dossier Hors-Série Pour la Science: Les mathématiques sociales, « La société, objet complexe et changeant » juillet 1999, page 21. _(p.7)_
[^4]: De la même façon, après l'éclatement de la bulle internet, contrairement à ce que pouvait laisser penser l’effet de richesse, les statistiques américaines montrent que les ménages américains ont diminuer la part de leur épargne pour maintenir leur niveau de Croissance de leur consommation. _(p.2)_
[^5]: 5Des économistes ne voulant s'inscrire dans le courant dominant. _(p.2)_
[^6]: Sciences et Avenir, hors-série, avril 1999. _(p.3)_
[^7]: La mathématique en elle-même n'est pas une science. Elle est un outil susceptible de s’appliquer à n’importe quoi, et il n'est pas interdit d’axiomatiser une métaphysique, d’en faire un modèle formel qui pose comme axiome de base Dieu existe par exemple. _(p.3)_
[^8]: Sans remonter très loin, on peut songer à la position de J. Rueff. _(p.3)_
[^9]: º Pour re-naturaliser ce qui apparaît comme étant un pur signe, une convention passée entre les hommes, et dont l’'émission peut donc être soumise à toutes les extravagances humaines, on peut chercher à rendre sa création intouchable, non seulement en la retirant du pouvoir politique (indépendance des banques centrales), mais en inscrivant une fois pour toute dans la Constitution (texte sacré planant au-dessus des hommes et par lequel ils s'obligent) son évolution, comme le préconisait Milton Friedman. _(p.3)_
[^10]: n Was outanuabtiond écomeoltiqu qui relèverait autant des « sciences naturelles » que des « sciences humanitaires ». Comme l'écrit P. Dockès « Pour L. Walras, il existe ontologiquement une nature de l'’homme en société, éternelle et partout identique, une nature humaine que le savant peut connaître _(p.3)_
[^11]: Nos avons été queque pu supris deàque pont cerains théories boursières n'avaient aucun fondement épistémologique sérieux. Ainsi en est-il des théories des chartistes, dont il est facile d’imaginer que si les courbes (ou plutôt le dessin) « tête et épaules » des prévisions des cours de bourses se révèlent justes, c'est en raison même des interventions des chartistes partageant cette croyance en ce type de fluctuations. _(p.4)_
[^12]: 1Au sens d’un idéal à imiter, un «top-modèle ». L'ambiguïté du sens de ce mot est significative. Le modèle (au sens de modélisation mathématique par exemple) est un « modèle » pour la société. _(p.7)_
[^13]: « La technique du placement peut être comparée à ces concours organisés par les journaux où les participants ont à choisir les six plus jolis visages parmi une centaine de photographies, le prix étant attribué à celui dont les préférences s'approchent le plus de la sélection moyenne [modale en fait] opérée par l'ensemble des concurrents. Chaque concurrent doit donc choisir non les visages qu’il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu’il estime les plus propre à obtenir le suffrage des autres concurrents, lesquels examinent tous le problème sous le même angle. Il ne s’agit pas pour chacun de choisir les visages qui, autant qu’il en peut juger, sont réellement les plus jolis, ni même ceux que l’opinion moyenne considérera réellement comme tels. Au troisième degré où nous sommes déjà rendus, on emploie ses facultés à découvrir l’idée que l’opinion moyenne se fera à l'avance de son propre jugement. (..) » J.-M. Keynes, Théorie générale, 1936, Trad. Française Jean de Largentaye, Petite Bibliothèque Payot 1969, p.168. _(p.5)_
[^14]: «Les marchés financiers sont-ils rationnels?» Reflets et Perspectives de la vie économique N°2, 2004. Repris dans Problèmes Economiques p. 29-35. A. Orléan a développé depuis longtemps le concept de bulle mimétique rationnelle pour expliquer les bulles spéculatives. _(p.5)_
[^15]: Ce qui est un procédé rationnel dans une situation d’information imparfaite, lorsque l’information a un coût élevé. _(p.6)_
[^16]: Le paradoxe de Newcomb peut s'énoncer de la façon suivante: Soit 2 boîtes, l’une transparente contient 200 euros, lautre opaque contient soit 200 000 euros, soit rien. Sachant qu'un « prédicteur », dont les prévisions sont fiables, a déjà placé 200 000 euros dans la boîte opaque s’il a prévu que vous choisirez la boite opaque seule et que vous avez le choix entre: 1/ prendre les 2 boîtes ou 2/ prendre la boîte opaque seulement. Que décidez-vous rationnellement de faire? _(p.5)_
[^17]: On pourrait dire que les individus (au sens d’atomes indifférenciés d’un univers « Hobbsien ») ont créé Dieu (comme point fixe endogène arbitraire) qui a créé l’Homme (comme élément d’une totalité sociale ordonnée). La « croyance » en un « ordre divin » est alors le garant d’une stabilité sociale qui apparaîtrait sinon comme sans fondements, ou comme ayant un fondement purement arbitraire. La croyance en l’existence de « lois sociales scientifiques » joue, à ce titre, le même rôle. L’identité postulée des lois du monde et de l’esprit humain constitue le fondement de la science écrit C. Levi-Strauss, les sciences sont donc sommées de dire l’ordre social. _(p.6)_
[^18]: 20DuPUY J.-P. « À quoi sert la science économique?»Lettre de l’AFSE, n° 23, juillet 1994. _(p.7)_
[^19]: Ence sens u modèle est toujours une façon deprendre ss désr pour des réalisations possibles, si ce n'est des réalités. L’exercice est totalement justifié, mais pas pour les raisons que l’on croit et qui sont mise en avant dans le discours de légitimation scientifique. _(p.7)_
[^20]: Article paru dans The Finacial TimeS'agissant des affaires d'Enron. _(p.7)_
[^21]: Boo Raymond, Effets pervers et ordre social, Paris, F. _(p.8)_
[^26]: Au-delà des particularités des analyses propres à chacun des trois auteurs, il y a une isomorphie étonnante entre les notions de « contradiction » chez Marx, de « paradoxe des conséquences » chez Weber et « d’effet pervers » chez R. Boudon. Il s’agit à chaque fois d’un effet «macro » qui contredit les actions entreprises par les acteurs qui ne font pourtant que suivre leur intérêt en les menant. Ainsi pour Marx le capitaliste accumule du capital, car ce faisant il capte, de façon transitoire par le jeu d’une productivité différentielle, la plusvalue extra, ce qui accroît son taux de profit, mais en même temps cette accumulation, en se généralisant, provoque nécessairement la baisse, redouté, du taux de profit. Toutes les « contradictions » du système capitaliste chez Marx se réfèrent à ce schéma. Le « paradoxe des conséquences » de Max Weber est du même ordre. Les individus, en voulant le bien (par leurs actions individuelles intentionnelles) font parfois le mal (par les conséquences sociales, non voulues et ntroduction aux sciences sociales, p. _(p.8)_
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Emmanuel Blanc. 2026. \u201cWhy Economics Is Not, and Cannot Be, A True Science One\u201d. Global Journal of Human-Social Science - D: History, Archaeology & Anthropology GJHSS-D Volume 24 (GJHSS Volume 24 Issue D2): .
Introduction-L’économie est une science de l’interdépendance généralisée ce qui la rend complexe et peu précise. Mais ce n’est pas là, selon nous, le critère principal qui, avec les autres sciences sociales, l’éloigne des sciences de la nature. La météorologie, comme nombre d’autres sciences de l’écosystème, est, elle aussi, une science de l’interdépendance généralisée et reste peu précise, elle n’en demeure pas moins une science de la nature et ses « prévisions » sont perfectibles avec l’accroissement des données et la complexification des modèles. L’économie est par contre une science de l’interaction généralisée. À ce titre tout modèle économique prétendument « scientifique » véhicule de l’information qui inter-agit sur le comportement des acteurs observés eux-mêmes, de sorte que la prévision du modèle peut être soit auto-réalisatrice soit auto-réfutante. Dans cette configuration le critère scientifique de la « prévision réalisée » ne peut être d’un quelconque secours pour tester la scientificité du modèle.
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